Portrait de Gilles FREISSINIER
Regard sur

Les Matinales de l'EMNS - Rencontre avec Gilles Freissinier, Directeur du développement numérique chez ARTE

Le 9 octobre, les étudiants du D2A ont eu l’honneur de rencontrer Gilles Freissinier, Directeur du développement numérique chez Arte. Retour sur sa présentation de la chaîne et discussion sur la place du numérique aujourd’hui.

 

À la fin de son année au sein du Master D2A, Gilles Freissinier a l'opportunité de rejoindre Canal+ en tant que chargé d'études marketing. Il devient ensuite chargé d'études d'audiences, ces deux postes présentant pour lui l’intérêt de pouvoir décrypter la manière dont les médias font le lien entre les programmes et les spectateurs. De 2007 à 2013, il devient chef de produit – responsable d'univers thématiques, après la création du service des Nouveaux Contenus totalement dédiés au numérique.

 

En 2013, Gilles Freissinier devient Directeur du développement numérique chez Arte, poste qu'il occupe encore à ce jour.

 

Une révolution des usages

Le numérique a très vite pris une place importante dans la stratégie des chaînes, même si aux débuts du Replay, par exemple, les chaînes françaises craignaient de créer une concurrence avec leurs propres diffusions sur internet. Aujourd’hui, « Si on ne met plus les programmes en ligne, on perd des spectateurs ». La question est uniquement de savoir combien de temps les programmes doivent rester en ligne, plutôt que de se demander s’ils le doivent.

 

Si le numérique nous propose pléthore d’offres aujourd’hui, nous ne nous diversifions pas dans ce que nous regardons pour autant. En effet, seules quelques applications (Instagram, Facebook, Youtube, Google…) concentrent les usages, et Internet a tendance à nous renfermer sur nous-mêmes. C’est ce qu’explique Eli Pariser à travers sa théorie des « bulles de filtres » :  les outils de recherche et les réseaux sociaux, en instaurant des algorithmes qui nous facilitent la tâche, ont tendance à nous proposer uniquement du contenu qui nous correspond.

 

À cela s’ajoute le phénomène de plateformisation des médias.  En effet, ces derniers  maîtrisent de moins en moins l’accès des utilisateurs, qui peuvent passer par de nombreuses plateformes tierces (YouTube, applications, fournisseurs d’accès internet). Le média est devenu une offre pour des agrégateurs et distributeurs, à tel point que certains médias récents ont renoncé à se créer un site internet ou un canal qui leur serait propre, pour uniquement se déployer, par exemple, par l’intermédiaire de réseaux sociaux. Le danger pour ces nouveaux acteurs est alors la dépendance accrue aux plateformes et aux modifications des algorithmes de recommandation de contenu de celles-ci. De même, on observe une plateformisation de l'écran TV, qui est devenu un accès à de nombreux contenus différents plutôt qu’à des chaînes diffusant du contenu en direct. D’ailleurs, plus la population est jeune, moins elle regarde la télévision en direct (Source: médiamétrie).

 

Pour les chaînes comme Arte, la plateformisation et l’arrivée de concurrents étrangers soumis à moins de régulation sont des enjeux de taille. Les chaînes doivent s’adapter et proposer des interfaces à la hauteur de leurs concurrents.

 

La stratégie d’Arte

Depuis sa création, Arte a toujours eu un objectif européen, celui de rapprocher les peuples par la culture. Le numérique s’est directement inscrit dans cette optique, en permettant de proposer le contenu de la chaîne dans toute l’Europe et dans de multiples langues (de nombreux programmes sont proposés en 6 langues). Arte a eu une politique numérique précoce, en proposant le Replay très tôt (Arte +7). Des efforts sont faits aujourd’hui pour délinéariser les contenus télévisés. Ainsi, la chaîne a fait le choix de rediffuser en ligne les trois saisons complètes de Borgen, 4 ans après leur sortie, et ce pour une durée de 6 mois.

 

Devant la multiplication des canaux de diffusion, la chaîne a fait le choix d’aller chercher son public où il pouvait être, avec à l’idée que le service public se doit d’être présent là où se trouvent les usagers, et surtout s’adapter aux usages des jeunes générations. L’innovation est permanente pour proposer des contenus qui soient à la fois conformes à chaque réseau, mais qui respectent également les valeurs de la chaîne. C’est ainsi que la chaîne a produit FAQ, diffusé tous les jeudis sur Snapchat, où des experts et intervenants se confrontent sur un sujet. Paradoxalement, alors que l’offre est délinéarisée, beaucoup de contenus reprennent ainsi une logique de rendez-vous avec leurs audiences, avec diffusion à horaires fixes chaque semaine, y compris sur Facebook.

 

De même, Arte est historiquement précurseur dans le domaine des écritures numériques, notamment les documentaires interactifs (par exemple, Gaza Sderot) ou aujourd'hui des réalités immersives. Ces nombreuses innovations et ces programmes variés peuvent exister grâce au modèle d'Arte, média public dont la vocation est de proposer des récits créatifs et innovants sur l'ensemble des supports. C'est un média financé en très grande partie par la redevance, ce qui permet à la chaîne de se placer en-dehors d’une pure logique de rentabilité. La vocation première d’Arte est la création, en partenariat avec des auteurs et producteurs indépendants.

 

 

La dimension européenne de la chaîne a permis de faire émerger des projets internationaux, notamment parce qu’elle a initié les coproductions de séries entre ces derniers, mais aussi par son implémentation dans nombre d’entre eux (en ligne, 40% de son audience est française, 40% est allemande, et 20% est présente dans les autres pays). Arte est aujourd’hui un modèle de chaîne innovante qui nous interroge sur ce que devra être le service public audiovisuel de demain.

 

Nous remercions Gilles Freissinier de nous avoir accordé de son temps pour cette rencontre, mais également la Maison des Sciences Economiques pour son accueil.

Jeanne Rignault et Hadrien Sygnet